À l’occasion des réunions annuelles de la BAD (Banque Africaine de développement) à Brazzaville, Rachel Kyle, Envoyée spéciale pour le Climat de la Grande Bretagne a livré sa vision stratégique pour les dix prochaines années du partenariat de l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (CAFI). Entre mécanismes de financement innovants, suivi en temps réel et reconnaissance de la valeur écosystémique, découvrez les ambitions de cette nouvelle feuille de route pour la période 2026-2035.
Un partenariat d’égaux fondé sur la confiance
Alfredo P. : La nouvelle feuille de route de CAFI couvre la période 2026-2035. Quel regard portez-vous sur les dix prochaines années de ce partenariat ?
Rachel Kyte : En cette année 2026, nous avons réussi à bâtir une relation de confiance solide entre les pays donateurs et les pays du bassin du Congo à travers la plateforme CAFI. Cette fondation nous permet désormais d’explorer ensemble de nouvelles voies pour acheminer des financements vers cet écosystème forestier unique. L’objectif est double : préserver la forêt pour sa valeur intrinsèque et pour les populations locales, mais aussi pour le bien-être mondial.
Pour le Royaume-Uni, par exemple, la protection du bassin du Congo est vitale ; elle est directement liée à notre propre sécurité, notamment alimentaire, et à notre prospérité. La prochaine décennie consistera donc à traduire cette confiance en actions concrètes en testant divers mécanismes de protection, afin d’amplifier considérablement les flux financiers sur le terrain.
Tester l’innovation financière sur le terrain
Alfredo P. : Quelles approches concrètes CAFI compte-t-elle déployer pour mobiliser ces fonds et optimiser la protection des forêts ?
Rachel Kyte : Le couvert forestier joue un effet un rôle crucial dans la régulation des pluies, aussi bien au niveau local que régional, et même bien au-delà de la région. Il faut rémunérer les acteurs qui participent à la préservation de ces écosystèmes.
Nous allons donc expérimenter plusieurs mécanismes innovants. Le premier repose sur les Paiements pour les services environnementaux (PSE). Il s’agit d’incitations financières basées sur les résultats, où les fonds sont versés directement aux communautés locales en fonction de l’efficacité de leurs actions de préservation et de restauration du couvert forestier. Cela comprend aussi les efforts d’intégration des arbres au sein des cultures agricoles.
D’autres types de mécanisme de financement basés sur la performance vont également être mis en œuvre, avec les gouvernements et le secteur privé, adaptés à ces acteurs.
L’objectif de ces divers instruments basés sur la performance avérée est d’évaluer les mécanismes les plus efficaces et efficients, afin d’attirer des investissements massifs derrière ces solutions éprouvées.
Vers un suivi en temps réel et une gouvernance agile

Alfredo P. : Comment comptez-vous garantir l’efficacité de ces programmes tout au long de cette décennie ?
Rachel Kyte : La clé réside dans l’agilité et l’évaluation continue. Lors de notre récente réunion ministérielle à Brazzaville, nous avons réaffirmé l’importance du suivi de notre partenariat. L’innovation majeure que nous souhaitons introduire est un système de suivi en temps réel. Plutôt que d’attendre la fin d’un projet sur plusieurs années pour constater son échec ou sa réussite, nous voulons ajuster et corriger le tir de manière dynamique pendant son exécution.
Ce dispositif ne peut fonctionner que si nous maintenons un partenariat d’égaux entre les pays d’Afrique centrale et la communauté internationale. En capitalisant sur les réussites, nous pourrons ensuite déployer ces solutions à l’échelle de toute la sous-région.
Repenser la valeur économique de la nature
Alfredo P. : L’accès direct aux financements pour les pays d’Afrique centrale reste un défi majeur. Quelle est la position de CAFI à ce sujet ?
Rachel Kyte : CAFI est un levier majeur, mais il faut aller plus loin. Notre rencontre ici se déroule en marge des assemblées de la Banque africaine de développement (BAD), qui accomplit un travail remarquable avec les États africains. L’enjeu est de parvenir à valoriser la nature in situ. La valeur d’une forêt ne doit pas être calculée uniquement lorsqu’elle est coupée ou exportée, mais bien lorsqu’elle est vivante et fonctionnelle.
C’est un changement de paradigme fondamental. Nous devons intégrer le fait que la nature n’est pas un simple « bonus » environnemental, mais une nécessité économique absolue pour garantir la croissance et la prospérité durable des nations.
Alfredo Prince NTUMBA