Alors que le Corridor de Lobito s’impose comme le levier économique majeur de l’Afrique centrale pour stimuler le commerce, les infrastructures et la connectivité régionale, Kinshasa et Luanda anticipent le revers de la médaille. Réunis à l’initiative de l’African Wildlife Foundation (AWF), l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) et l’Instituto Nacional da Biodiversidade e Áreas de Conservação (INBAC) d’Angola posent les jalons d’un front commun opérationnel pour empêcher que l’essor des échanges ne transforme leurs frontières en autoroutes du trafic illégal de faune et de bois.
Pour faire face à cette menace émergente, une réunion technique transfrontalière de haut niveau s’est ouverte avec l’appui financier du Bureau of International Narcotics and Law Enforcement Affairs (INL) du gouvernement des États-Unis, s’inscrivant dans le cadre du projet « Countering Wildlife, Timber and Other Natural Resource Trafficking in the DRC ».
« Le corridor de Lobito représente une opportunité majeure pour le développement des populations de nos deux pays. Cependant, comme tout corridor de croissance, il recèle ou peut receler d’autres problèmes, d’autres risques liés aux activités illicites, notamment le trafic des espèces sauvages, du bois et d’autres ressources naturelles si des mécanismes appropriés de prévention et de coopération ne sont pas mis en place », a indiqué Antoine Tabu, directeur Pays AWF RDC.
Pour l’AWF, l’objectif n’est aucunement de freiner l’essor économique, mais de démontrer que développement économique, sécurité environnementale et conservation de la biodiversité constituent des priorités complémentaires.
Tolérance zéro dans les axes chauds
Sur le terrain, la vulnérabilité des paysages transfrontaliers est exploitée par des réseaux criminels. Les autorités de conservation des deux pays ont clairement identifié les zones prioritaires nécessitant une vigilance renforcée, notamment les corridors de Luvuei et Luau – Dilolo, ainsi que les axes de traversée Muanda – Soyo et Soyo – Boma.
« Nos deux nations partagent bien plus qu’une frontière commune, un héritage naturel inestimable qui ne connaît pas de limites administratives. Cependant, nous sommes confrontés à une réalité préoccupante, celle de la criminalité faunique et forestière qui exploite la vulnérabilité de nos corridors frontaliers », a insisté Gédéon Lucien Lokumu, directeur en charge de la lutte contre la criminalité faunique. « Nous envoyons un message clair aux réseaux criminels, nos frontières ne seront plus des zones d’impunité, mais des bastions de vigilance »
Afin de démanteler les circuits de trafic, les institutions prévoient une stratégie appuyée sur la transparence et la collecte de renseignements ciblés. Il s’agira notamment de l’identification des produits les plus exposés (espèces fauniques et bois d’œuvre), la cartographie des routes principales et détection des méthodes de dissimulation, et enfin, l’éradication des failles documentaires aux postes douaniers et frontaliers.
Au-delà des nouvelles technologies, l’ICCN et ses partenaires insistent sur la dimension humaine du renseignement (HUMINT). « Cette stratégie ne peut réussir qu’à travers une coordination et un partage de renseignements au niveau d’État à État, respectivement au niveau transnational, afin de relever le défi en unissant nos forces… », a plaidé Monsieur Lokumu.
Du côté angolais, la démarche est accueillie avec un engagement similaire. La représentation du Ministère Angolais de l’Environnement rappelle que la pérennité de cette alliance repose sur un respect mutuel et un cadre légal solide.
« Nous sommes conscients que la protection de la biodiversité et des ressources naturelles constitue une responsabilité partagée pour les deux pays. Pour cette raison, nous souhaitons que la base des travaux de cette réunion résulte en un compromis concret, en un plan d’action capable d’orienter les prochaines interventions dans notre coopération et d’établir des résultats effectifs », a déclaré Filomena Ilda Tumba Cabanga, cheffe du département juridique du Ministère Angolais de l’Environnement.
En réunissant autour d’une même table les autorités de conservation (ICCN, INBAC), les douanes (DGDA, OCC), la justice (CSM), les instances CITES et les forces d’application de la loi, cette initiative offre un cadre concret pour passer des paroles aux actes. Comme l’a souligné Joe Kassongo, Senior Legal Officer à l’AWF.
« La criminalité liée à la faune sauvage et aux forêts ne s’arrête pas aux frontières nationales. Le renforcement de la coopération, du partage d’informations et de la coordination entre les autorités de la RDC et de l’Angola est essentiel pour prévenir et combattre efficacement ces crimes », a-t-il insisté.
Les résultats attendus de cette réunion technique permettront d’établir un plan d’action informel, de désigner des points focaux et d’ouvrir la voie à des opérations conjointes le long des frontières communes.
Alfredo Prince NTUMBA