L’échouage et le décès récents d’une baleine sur la plage de Muanda a suscité vivement l’émotion et les interrogations de l’opinion publique. Au-delà du spectacle impressionnant, cet événement révèle des failles profondes dans la gestion de la biodiversité en République Démocratique du Congo. Le Docteur Guy Mbayma Atalia, Médecin vétérinaire et ancien Directeur technique et scientifique de l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN), livre une analyse sans concession. Entre biologie marine, protocoles d’urgence bafoués et risques sanitaires majeurs, il recadre le débat avec la rigueur de l’expert.
Pourquoi cette baleine s’est-elle échouée ?
Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord interroger la biologie de l’animal. Le Dr Mbayma Atalia avance deux hypothèses majeures pour expliquer la présence de ce géant des mers sur le littoral congolais. « Je prends l’hypothèse que c’est un mâle. Chez ces mammifères marins, la compétitivité sexuelle est féroce. Souffrant de sénilité, ce vieux mâle a probablement été renversé et chassé de son domaine vital par un jeune turc plus fort. Blessé et affaibli, il n’avait plus la force de résister aux pressions physico-chimiques de l’océan. Il est venu s’échouer de lui-même, cherchant un refuge », a-t-il précisé.
L’examen visuel du cétacé laissait apparaître de nombreuses plaies saignantes. Selon l’expert, « l’animal a pu être gravement blessé par les pales de l’hélice d’un paquebot en haute mer. En détresse respiratoire et physique, la baleine s’est dirigée vers la côte en quête de secours ».
Urgence vétérinaire, ce qu’il aurait fallu faire
Face à un animal de cette taille, le Dr Mbayma déplore les méthodes archaïques consistant à tirer ou pousser l’animal de force, ce qui ne fait qu’aggraver son traumatisme. Un protocole vétérinaire strict aurait dû être appliqué. A l’en croire, il fallait impérativement assurer la Sécurisation et sédation : Approcher l’animal à distance en utilisant des fusils à seringues anesthésiantes (capchur) adaptées à sa masse pour le tranquilliser.
Il fallait en suite réaliser un bilan clinique, une anamnèse et un examen clinique complet par des vétérinaires qualifiés. Assurer les soins d’urgence : injecter des fortifiants et une couverture antibiotique à large spectre et à longue durée de vie pour traiter ses blessures.
L’une des choses les plus importantes à faire étaient notamment l’hydratation constante. L’animal devrait être maintenu au frais sur la plage. « Le sable lui apporte de la fraîcheur, mais pour éviter une déshydratation mortelle, il fallait amener un camion-citerne pour l’asperger d’eau en continu à l’aide de tuyaux », explique le docteur. « Si ce traitement avait été administré, l’animal aurait pu reprendre des forces et retourner de lui-même à l’océan ».
On n’engage pas n’importe qui !
L’ancien Directeur technique ne cache pas sa frustration quant à la gestion des institutions de conservation en RDC. Il pointe du doigt un déficit criant de compétences techniques et d’infrastructures.

« On n’engage pas n’importe qui dans ces institutions ! La biologie de la conservation est un carrefour de disciplines. Il faut des vétérinaires chirurgiens, des cliniciens, et surtout des laboratoires équipés pour doser les molécules. Comment peut-on parler d’efforts cliniques quand on ne dispose même pas d’un laboratoire de base ? On a perdu cette baleine par manque de connaissances et d’équipements », a-t-il déploré.
Le spectre de la « maladie du charbon »
La mort du cétacé pose désormais un problème de santé publique et de salubrité environnementale. Le Dr Mbayma Atalia met en garde contre la consommation de la viande de cet animal par la population locale, évoquant le risque de zoonoses (maladies transmissibles de l’animal à l’homme), et plus particulièrement le charbon (Anthrax).
L’expert rappelle qu’une épidémie de charbon avait décimé des milliers d’hippopotames dans les Virunga. Les spores de cette bactérie tellurique subsistent de nombreuses années dans la boue et le sol. Ainsi, si la baleine est morte d’une pathologie comme le charbon, la dépecer et consommer sa viande est extrêmement dangereux. « C’est plus mortel qu’Ebola », prévient-il.
La procédure d’équarrissage
Si l’animal est mort de maladie, le protocole exige l’incinération totale de la carcasse avec de l’essence et la désinfection du site. En revanche, s’il est mort de traumatismes physiques, son immersion en haute mer reste la meilleure option pour réintégrer la chaîne alimentaire marine.
En conclusion, le Dr Mbayma Atalia rappelle les obligations légales qui pèsent sur la création et la gestion des aires protégées en RDC, notamment la Loi 11 et les textes sur la conservation de la nature.
Selon la législation congolaise (articles 33 et 34), toute aire protégée doit obligatoirement faire l’objet d’une Étude d’Impact Environnemental et Social (EIES) préalable, assortie d’un Plan de Mise en Conformité. L’expert dénonce le refus systématique des directions successives de l’ICCN de se soumettre à cette obligation légale, y compris pour des parcs marins comme celui des Mangroves.
Pour le Dr Mbayma, il est temps que l’État congolais prenne ses responsabilités pour équiper scientifiquement et techniquement ses institutions de conservation, afin d’éviter que de tels drames écologiques et sanitaires ne se reproduisent.
Alfredo Prince NTUMBA