Alors que les pays industrialisés investissent massivement dans les technologies de transformation du CO2, le premier puits de carbone net de la planète doit accélérer sa restructuration institutionnelle. Pour la République Démocratique du Congo, l’enjeu ne consiste plus seulement à préserver ses forêts, mais à imposer un carbone forestier à haute valeur ajoutée sur un marché mondial en pleine mutation.
La montée en puissance du carbone industriel au Nord
Sur la scène internationale, la course aux technologies de CCU (Carbon Capture and Utilization ou Captage et Valorisation du Carbone) s’accélère. Des États-Unis dopés par les incitations de l’Inflation Reduction Act à l’Union européenne, en passant par le Japon et la Chine, les grandes puissances industrielles déploient des procédés capables de capturer le CO2 à la sortie des usines pour le transformer en béton minéralisé, en carburants de synthèse (e-fuels) ou en produits chimiques bas-carbone.
La France par exemple, déploie sa stratégie de capture, valorisation et stockage du carbone CCUS principalement comme un levier de décarbonations ciblé pour les industries lourdes à émissions incompressibles. Pour cela, une enveloppe de plus de 5 milliards d’euros a été débloquée pour 50 sites industrielles à l’horizon 2030.
Cette mutation technologique change la donne économique. Contrairement aux projets d’afforestation traditionnels, la valorisation industrielle offre une mesure exacte du carbone transformé au kilo près et garantit un stockage définitif ou un recyclage circulaire sans risque d’incendie ou de dégradation naturelle.
Quel avenir pour le marché carbone forestier ?
Cette émergence industrielle ne signe pas la fin du marché carbone forestier, mais elle en relève drastiquement le niveau d’exigence. Les acheteurs internationaux, échaudés par les controverses sur les « crédits fantômes », délaissent désormais les crédits d’évitement de faible qualité.
Cependant, l’ingénierie du Nord fait face à une limite majeure, aucune machine ne peut fabriquer de la biodiversité, réguler le régime des pluies à l’échelle continentale ou protéger des bassins versants. C’est précisément dans cet interstice que réside l’avantage comparatif de la RDC.
Abritant plus de 60 % des forêts du bassin du Congo et la quasi-totalité de la cuvette centrale des tourbières (qui séquestre à elle seule environ 30 milliards de tonnes de carbone), le pays ne détient pas une simple réserve de compensation, mais le poumon climatique global.
Les 5 urgences pour la RDC
Pour transformer ce potentiel en ressources financières durables pour son développement, la RDC doit accélérer les réformes engagées pour sécuriser son marché national. Cinq priorités s’imposent idéalement.
Le Gouvernement doit impérativement parachever l’architecture institutionnelle en opérationnalisant l’Autorité de Régulation du Marché de Carbone (ARMCA) et clarifier ses prérogatives face aux structures existantes pour garantir une sécurité juridique absolue aux investisseurs.
Il faut en même temps déployer un système MRV souverain. Le gouvernement doit mettre en place un Registre National du Carbone numérisé et adossé au suivi satellite direct afin d’éliminer les risques de double comptage et d’assurer une traçabilité irréprochable. Selon une source au sein du ministère ce processus est en cours avec une expertise externe.
L’Etat congolais doit octroyer un statut de protection renforcé aux zones humides pour commercialiser des crédits de stockage permanent, capables de rivaliser en crédibilité avec la capture technologique, il faut donc Sanctuariser les Tourbières.
En rapport avec les mécanismes internationaux existants, la RDC doit privilégier les négociations de gouvernement à gouvernement dans le cadre des mécanismes de l’Article 6 de l’Accord de Paris pour sceller des accords bilatéraux garantissant un prix décent et stable par tonne de CO2 préservée.
Par ailleurs, le pays doit adosser le carbone à la biodiversité en valorisant les co-bénéfices sociaux et environnementaux (protection des espèces endémiques, retombées pour les Communautés Locales et Peuples Autochtones) pour vendre un crédit « Premium » non substituable.
La transition énergétique mondiale redéfinit la valeur du carbone. En structurant son marché intérieur avec rigueur et transparence, la RDC dispose des atouts nécessaires pour imposer ses conditions et faire de son capital naturel le principal levier de son émergence économique. Ainsi, au regard des enjeux de l’heure, de la concurrence, et de la vitesse avec laquelle tout se met en place, tergiverser autours du cadre légale devant légiférer le marché de carbone pourrait couter cher à la RDC, et tourner les investissements vers des nations comme le Brésil et le Gabon qui à ce jour dispose des instruments reconnus mondialement pour certifier la qualité de leurs marchandises sur les marchés internationaux.
Alfredo Prince NTUMBA