Agriculture : Paul Valentin Ngobo, « notre priorité est de briser le cycle de la dépendance importatrice »

Face au défi persistant de la facture d’importation alimentaire, Brazzaville amorce un tournant stratégique majeur. Entre structuration de la filière manioc, relance des cultures de rente traditionnelles comme le café et investissements d’envergure dans la filière avicole, le ministre Paul Valentin Ngobo détaille sa feuille de route pour dynamiser la production nationale, maîtriser l’inflation et séduire les investisseurs.

Entretien avec Paul Valentin Ngobo, Ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche de la République du Congo

Sarah Mangaza  (SM) : Monsieur le Ministre, pourriez-vous nous exposer les grandes lignes et la vision stratégique qui sous-tendent votre politique agricole ?

Paul Valentin Ngobo : Notre vision agricole s’appuie sur une orientation claire et pragmatique impulsée par le Chef de l’État. Elle part d’un constat lucide : à l’instar de nombreuses nations africaines, le Congo-Brazzaville demeure structurellement tributaire des marchés extérieurs pour assurer sa subsistance alimentaire. Aujourd’hui, notre taux moyen d’importation alimentaire s’élève à 43 %. S’il s’avère irréaliste d’envisager une autarcie absolue, nous estimons que ce niveau de dépendance est excessif et pèse lourdement sur nos réserves et notre souveraineté nationale. Notre ambition première est donc de réduire drastiquement cette vulnérabilité et de rééquilibrer notre balance commerciale agricole.

Pour rappel, notre pays possède une solide tradition agricole ; par le passé, il tirait l’essentiel de sa prospérité de la terre et exportait d’importants volumes de café, de cacao et de tabac. C’est ce potentiel que nous voulons réactiver. Lorsque nous analysons la structure de nos importations actuelles, force est de constater que la majeure partie des dépenses concerne les protéines et produits d’origine animale : viande bovine, porcine, ovine, volaille et poisson, ainsi que certaines céréales majeures.

Le riz, par exemple, fait l’objet d’importations massives, en grande partie pour répondre à la demande d’une forte communauté ouest-africaine résidant sur notre sol. Pour la majorité des Congolais, cependant, la base absolue de l’alimentation demeure le manioc. Dans ce secteur, nous avons réalisé des progrès substantiels en termes de volumes. Toutefois, la production reste vulnérable aux variations saisonnières : les périodes de fortes pluies perturbent l’approvisionnement, provoquant des hausses de prix. Or, le manioc est le principal déclencheur de l’inflation alimentaire dans notre pays. Stabiliser cette filière revient donc directement à maîtriser l’inflation et à préserver le pouvoir d’achat des ménages.

Cependant, le manioc ne se consomme pas seul ; il accompagne traditionnellement nos sources de protéines. C’est pourquoi nous avons initié d’importants investissements dans la filière avicole. À quelques kilomètres de Brazzaville, nous avons développé un complexe intégré moderne comprenant un couvoir industriel, des infrastructures d’élevage de pointe et un abattoir. L’objectif est clair : saturer progressivement la demande locale en poulets de chair et réduire nos importations.

Il existe ici de formidables opportunités d’investissement. Le marché congolais est un très grand consommateur de volaille. L’État est pleinement disposé à accompagner, sécuriser et encourager les investisseurs privés désireux de s’engager dans la filière avicole ou la filière porcine, où la demande reste largement insatisfaite. En ce qui concerne la production d’œufs de table, notre tissu de production locale affiche déjà d’excellents résultats.

Parallèlement, sur le volet des exportations, nous relançons activement les cultures de rente historiques. Le café congolais possède une identité gustative unique, recherchée par les amateurs internationaux. Nous avons mis en place des pépinières de grande envergure pour renouveler et étendre nos plantations. Notre plan d’action vise à observer les premiers résultats d’une production de masse d’ici trois ans. Sur recommandation du Président de la République, nous accélérons ainsi la relance du café et du cacao, mais aussi de l’arachide, afin de diversifier nos devises d’exportation.

SM : Vous avez évoqué la nécessité de développer la culture du maïs jaune et du soja au Congo, des ressources que la population locale ne consomme pas directement. À quels usages précis ces cultures sont-elles destinées ?

Paul Valentin Ngobo : C’est une question essentielle qui touche au cœur de l’intégration de nos chaînes de valeur. Si nous ne parvenons pas encore à produire de la viande et de la volaille à des coûts compétitifs par rapport aux produits importés, c’est principalement en raison du coût exorbitant de l’alimentation animale, qui représente jusqu’à 70 % des charges d’un élevage.

Aujourd’hui, les intrants indispensables à la fabrication des aliments de bétail au premier rang desquels le maïs jaune et le soja ne font pas partie de nos cultures traditionnelles à grande échelle. Pour y remédier, nous structurons une production agricole dédiée à l’alimentation animale. Notre objectif est d’inciter nos agriculteurs à adopter ces cultures et de rassurer les éleveurs quant à la disponibilité locale d’aliments de qualité et bon marché. En fermant cette boucle de production, nous rendons l’élevage congolais pleinement autonome et compétitif.

Modernisation de la transformation locale

Pour accompagner cette dynamique, l’accent est également mis sur la transformation industrielle sur le sol national. À titre d’exemple, des unités modernes de transformation, notamment une usine de pointe dédiée au traitement du riz local, viennent d’être finalisées afin de valoriser durablement le travail de nos producteurs.

Sarah MANGAZA