Forêt : Le virage historique de CAFI vers la finance de performance (2026-2035)

Alors que s’ouvre un nouveau cycle stratégique pour la protection du deuxième plus grand réservoir de biodiversité et puits de carbone de la planète, la Central African Forest Initiative (CAFI) opère une mutation profonde. Il s’agit de sortir de l’aide par projets fragmentés, au paiement direct pour services environnementaux et l’intégration des pays partenaires dans la gouvernance.

La nouvelle stratégie 2026-2035 de CAFI veut se baser sur une réalité indéniable, « on ne stoppera la déforestation dans le bassin du Congo qu’en inversant l’équation économique des communautés locales ».

Avec plus de 70 millions de personnes dépendantes de la forêt, la perte de plus d’un million d’hectares par an n’est pas le fait de l’agrobusiness industriel, mais le symptôme d’une pauvreté rurale systémique. L’agriculture sur brûlis et la dépendance au bois-énergie (charbon de bois) restent souvent les seuls moyens de subsistance immédiats. Si pour certains pays de la région, les défis sont liés à l’énergie, d’autres vont plus loin que ça.

« Cette stratégie doit se reconcentrer sur les défis que nous rencontrons aujourd’hui. Évidemment la problématique du conflit Homme-faune », a insisté le ministre gabonais de l’eau et de forêt, Maurice Ntossui Allogo.

Fort de dix ans d’investissements dans les réformes politiques et institutionnelles, le partenariat CAFI engage une transition décisive susceptible d’aider à passer de la création des « conditions cadres » à un déploiement massif de financements basés sur les résultats vérifiés.

Une stratégie articulée autour de trois piliers interconnectés

Pour traduire cette vision en réalités de terrain, la stratégie s’appuie sur une architecture rigoureuse, liant réformes structurelles, incitations directes et marchés.

Le premier pilier capitalise sur les Lettres d’Intention (LoI) signées entre CAFI et les gouvernements de la région. L’objectif est d’harmoniser les politiques nationales d’aménagement du territoire, de sécurisation foncière et de transition énergétique. Pour ce nouveau cycle, l’accent est mis sur la levée des derniers obstacles à l’expansion des services écosystémiques et à l’attraction des capitaux internationaux.

Le Paiement pour Services Environnementaux (PSE)

C’est la grande rupture de ce plan décennal. La majorité des fonds de CAFI sera désormais orientée vers un programme régional standardisé de PSE. Grâce à l’immatriculation numérique, au suivi satellitaire de haute résolution et à des paiements mobiles traçables, des millions d’agriculteurs et de communautés locales recevront des financements directs uniquement après vérification indépendante de leurs résultats. Qu’il s’agisse d’agroforesterie, de conservation communautaire ou de chaînes de valeur de charbon de bois durable, la préservation devient plus lucrative que la coupe.

Par le biais d’outils de financement mixte et de partage des risques (comme le Canopy Trust), CAFI ambitionne d’attirer l’investissement privé. Le but est de créer des débouchés commerciaux viables pour les produits issus de l’agriculture sans déforestation, garantissant la rentabilité des filières bien après la fin des subventions publiques.

Vers une gouvernance inclusive, l’Appel de Belém en action

La réunion de haut niveau tenue à Brazzaville le 27 mai dernier a marqué un tournant politique majeur. En parfaite adéquation avec les engagements de l’Appel de Belém (COP30, 2025), le Conseil d’administration de CAFI propose une réforme profonde de sa gouvernance afin de renforcer l’appropriation nationale par les pays d’Afrique Centrale.

En effet, selon cette stratégie, les pays signataires du bassin du Congo seront désormais admis au Conseil d’administration en qualité d’Observateurs. Cette intégration permettra une participation active à l’ensemble des processus décisionnels de CAFI, garantissant une transparence totale et une co-construction des critères d’évaluation, tout en préservant la rigueur fiduciaire attendue par les bailleurs de fonds.

Bien que prometteuse, cette approche axée sur la performance transfère une partie du risque de mise en œuvre sur les acteurs locaux et nationaux. Plusieurs questions cruciales restent au centre des dialogues techniques, il s’agit notamment de :

  • La gestion de la sous-performance : Le principe du « paiement après vérification » protège les fonds des donateurs, mais exige que les États ou des mécanismes de préfinancement soutiennent les coûts d’investissement initiaux (semences, outils, encadrement technique).
  • Le co-investissement national : Les budgets nationaux devront progressivement prendre le relais. CAFI propose un modèle où les fonds nationaux couvrent le démarrage des projets, tandis que ses propres versements récompensent le succès à long terme.
  • L’arrimage aux marchés du carbone : CAFI doit jouer un rôle d’agrégateur technique pour aider les pays du Bassin du Congo à structurer des architectures REDD+ de niveau juridictionnel solides, capables d’attirer des crédits carbone à haute valeur environnementale et sociale.

En se positionnant comme une passerelle entre l’aide humanitaire fragmentée et des systèmes de marché souverains, la stratégie 2026-2035 de la CAFI redéfinit les règles du jeu. Le bassin du Congo ne doit plus être perçu uniquement comme un sanctuaire à subventionner, mais comme une économie verte dynamique capable de générer de la richesse pour ses populations tout en stabilisant le climat mondial. Le succès de ce pari repose désormais sur la rapidité du déploiement technologique des PSE et sur la solidité de la nouvelle alliance politique scellée entre les donateurs et les pays d’Afrique Centrale.

Après sa présentation aux parties prenantes, la stratégie 2026-2035 sera enrichie par leurs observations afin de garantir son efficacité. Chaque État signataire devra mener des consultations internes et formuler les contributions nécessaires, car cette stratégie se doit de refléter les aspirations de tous.

Alfredo Prince NTUMBA