Santé : La vente de serviettes hygiéniques « au détail » à Kinshasa, une bombe à retardement ?

À Kinshasa, la crise économique s’immisce jusque dans l’intimité des femmes. Faute de moyens pour s’offrir un paquet entier de protections, de nombreuses kinoises se tournent vers l’achat à l’unité. Cette solution de débrouille, devenue monnaie courante, dissimule pourtant une urgence sanitaire alarmante.

Le choix impossible entre se nourrir et se protéger

Pour de nombreuses habitantes des communes populaires, à l’instar de Bumbu, boucler les fins de mois relève du défi quotidien. Dans ce contexte de privations, l’achat de protections hygiéniques est devenu un luxe inaccessible. Un paquet de serviettes coûte aujourd’hui entre 3 500 FC et 5 000 FC. Une somme astronomique pour celles qui doivent déjà arbitrer entre se nourrir, étudier ou se déplacer.

Sophie, une étudiante de 22 ans résidant à Bumbu, témoigne de cette réalité invisible. « C’est difficile de s’en procurer en paquet entier. Alors, j’en achète une ou deux par jour, au détail, jusqu’à la fin de mes règles. »

Face à cette demande croissante, les commerçants et pharmaciens locaux ont dû adapter leur offre pour ne pas perdre leur clientèle. Margot, pharmacienne dans la même commune, a fait ce constat pragmatique.

« J’avais constaté que les paquets de bandes hygiéniques ne se vendaient pas. Mais beaucoup de filles venaient demander si on ne les vendait pas au détail. Alors, j’ai évalué le prix, j’ai vu que je ne perdais rien, et c’est ainsi que j’ai commencé à les vendre à l’unité. »

Une fausse économie aux conséquences médicales graves

Le calcul mathématique semble pourtant simple : pour un cycle moyen de 3 jours, une femme a besoin d’au moins 9 bandes hygiéniques. Un paquet standard en contenant 10, son achat devrait théoriquement suffire.

Cependant, la précarité financière impose une autre logique, bien plus dangereuse. En n’achetant que deux ou trois bandes par jour, ces jeunes femmes s’exposent à de graves complications médicales. Alors que la règle d’or des gynécologues impose de changer de serviette toutes les 4 heures au maximum, la réalité du terrain est tout autre : rationnées par le manque d’argent, ces jeunes filles portent souvent la même protection pendant toute une journée, parfois plus de 12 heures.

Les spécialistes sont pourtant unanimes : prolonger le port d’une serviette hygiénique crée un milieu chaud et humide, propice à la prolifération de bactéries et de champignons. À terme, ce manque d’hygiène forcé expose ces femmes à des infections vaginales et urinaires sévères, pouvant altérer leur fertilité future.

Briser le tabou de la précarité menstruelle

Le quotidien de Sophie et l’adaptation commerciale de Margot ne sont pas des cas isolés. Ils reflètent un phénomène de société global : la précarité menstruelle. À Kinshasa, avoir ses règles est devenu une charge financière que des milliers de filles ne peuvent plus assumer dignement.

Alors que la santé sexuelle et reproductive reste un sujet tabou, cette situation interpelle les autorités sanitaires et la société civile. Au-delà de l’accès à l’eau et à l’éducation, la mise à disposition de protections abordables et de qualité est un enjeu de santé publique majeur. Il est urgent d’agir pour que les règles cessent d’être une menace pour la santé des futures mères de la nation.

Sarah MANGAZA