Alors que la République démocratique du Congo (RDC) se positionne fièrement comme un « Pays-Solution » au cœur des enjeux climatiques mondiaux, une question cruciale demeure dans l’ombre : comment son administration environnementale survit-elle et fonctionne-t-elle au quotidien? Une thèse doctorale, menée par le chercheur Bahati Mastaki Olivier à l’Institut des politiques de développement (IOB) de l’Université d’Anvers, lève le voile sur les réalités de l’administration publique congolaise.
Intitulée « Pratiques quotidiennes de recrutement et de rémunération au sein du ministère de l’Environnement et du Développement durable en République démocratique du Congo », cette étude propose un regard immersif sur le Ministère de l’Environnement et du Développement durable (MEDD).
Un paradoxe congolais : exister sans budget régulier
Le constat de départ est frappant. Le MEDD fait face à une absence d’allocations budgétaires régulières et substantielles, ainsi qu’à l’arrêt des financements directs par les bailleurs de fonds. Pourtant, contre toute attente, cette administration continue de fonctionner et d’exister.
Comment expliquer cette résilience ? Là où les analyses classiques pointent du doigt la corruption systémique ou la privatisation de l’État, la thèse de Bahati Mastaki Olivier appelle à la nuance. À travers l’approche de la « gouvernance réelle » , l’auteur démontre que le véritable moteur de cette administration est ce que les sociologues appellent le pluralisme normatif.
Pour percer les secrets du MEDD, le chercheur a bénéficié d’un accès privilégié. En tant qu’ancien fonctionnaire de cette administration, il a adopté une démarche auto-ethnographique, enrichie par des observations participantes et d’innombrables conversations informelles de couloir.
L’étude repose sur environ une centaine d’entretiens semi-directifs menés entre 2021 et 2025. Le travail de terrain a impliqué une multitude d’acteurs étatiques et non étatiques à Kinshasa ainsi que dans la province du Maï-Ndombe.
Les quatre grands enseignements de la thèse
L’analyse des pratiques quotidiennes de recrutement et de rémunération met en lumière des mécanismes d’adaptation insoupçonnés. En l’absence de budgets formels, la bureaucratie (ou back office) navigue entre les règles officielles et les logiques sociales. Des fonctionnaires recrutés de facto s’appuient sur des pratiques bureaucratiques et des arrangements pour obtenir, au fil du temps, leur régularisation administrative formelle.
Pour compenser les faiblesses salariales, l’administration a su improviser un mécanisme budgétaire alternatif basé sur des primes de rétrocession, s’écartant ainsi des standards stricts du New Public Management imposés de l’extérieur.
Face à l’afflux de nouveaux agents, la valeur individuelle des primes risquait de s’effondrer. Pour y pallier, le back office s’est stratégiquement tourné vers le marché des crédits carbone forestiers afin de gonfler ses recettes et d’élargir son enveloppe financière. Loin de rejeter en bloc les réformes imposées par les bailleurs de fonds internationaux, les fonctionnaires congolais font preuve d’ambivalence. Ils les réinterprètent, les adaptent et les digèrent à travers le prisme de leurs propres réalités normatives, comme l’illustre la réforme des structures standards du ministère.
Un message fort pour les décideurs
En conclusion, cette recherche intégralement financée par le Royaume de Belgique via le Fonds Flamand de la recherche scientifique (FWO) invite à changer de paradigme.
« Ce ne sont pas simplement la corruption ou la privatisation de l’appareil d’État qui maintiennent le ministère en vie, mais bien des régulations pratiques et un pluralisme normatif au cœur des interactions quotidiennes », indique le docteur Olivier Bahati.
L’auteur lance ainsi un appel direct aux décideurs publics, plutôt que d’ignorer ou de criminaliser systématiquement ces pratiques, il est urgent de les identifier, de les comprendre et de les mobiliser stratégiquement afin d’en évaluer l’utilité réelle et de bâtir des réformes qui font sens sur le terrain.
Alfredo Prince NTUMBA