Gestion des forêts du bassin du Congo, décoloniser la gouvernance pour réduire les inégalités

En marge de la Journée mondiale de l’environnement, l’Université de Kinshasa (UNIKIN) et le projet Forequal ont réuni étudiants et chercheurs ce samedi 6 juin 2026. L’objectif était de disséquer l’héritage colonial, repenser le cadre juridique et replacer les peuples autochtones au cœur d’une gestion forestière durable et équitable en République démocratique du Congo (RDC) et au Cameroun.

Les forêts du bassin du Congo représentent 268 millions d’hectares de biodiversité, un poumon vert crucial pour la régulation climatique mondiale dont près de la moitié s’étend sur le territoire de la RDC. Pourtant, derrière ce géant qualifié de « pays solution », se cache une réalité socio-économique dramatique, les populations locales et les peuples forestiers vivent dans une pauvreté de masse, tandis que la dégradation environnementale s’accélère.

C’est face à ce constat que le projet international Forequal et l’UNIKIN ont organisé une conférence scientifique de deux jours axés sur le thème : « Inégalités dans le secteur forestier du bassin du Congo : impacts coloniaux, défis contemporains de gouvernance et état des droits des peuples forestiers ».

Réunissant plus de 250 participants en présentiel et en ligne, ce carrefour de réflexion visait à rapprocher la recherche scientifique des réalités du terrain. Il s’agissait notamment de lever le voile sur les mécanismes d’exploitation actuels et de questionner l’héritage colonial au sein de deux pays pivots, la RDC et le Cameroun.

L’ombre persistante du modèle colonial

Pour comprendre les asymétries contemporaines, un détour par l’histoire est nécessaire. Avec l’avènement de la colonisation, l’exploitation forestière intensive est devenue le pivot économique de la région, structurée par un régime juridique et institutionnel inégalitaire. Ce système mettait les ressources exclusivement au service de la métropole et des compagnies concessionnaires, niant les droits fonciers et la souveraineté des communautés locales.

« L’impératif de la recherche actuelle consiste à analyser comment ces inégalités se perpétuent sous des formes modernes », a souligné le Professeur Blaise-Pascal Ntirumenyerwa, chef du projet Forequal en RDC.

Le Professeur Jean-Marie Kayembe, Recteur de l’UNIKIN, a quant à lui réaffirmé le rôle clé de son institution comme vecteur de recherche appliquée. Via des centres de pointe comme l’École de l’Eau, l’université s’active pour apporter des réponses concrètes aux crises environnementales régionales.

Vers une réforme juridique : CLIP, traçabilité et tribunaux spécialisés

Le cœur des débats s’est cristallisé autour des carences criantes de la gouvernance actuelle. Me Félix Lilakako, de l’ONG Juristes pour l’Environnement au Congo (JUREC), a insisté sur l’urgence d’harmoniser les législations de la sous-région et d’assurer un partage équitable des avantages issus des exploitations forestières et foncières. « Beaucoup de textes sont élaborés, mais leur application pose problème », a-t-il regretté, rappelant que le manque de procès publics et l’absence de données fiables favorisent l’impunité des délinquants forestiers.

De son côté, le Professeur Augustin Amuri, secrétaire du département de droit de l’environnement et du développement durable de l’UNIKIN a dénoncé l’inefficacité des transactions financières actuelles. « Les forêts dévastées ne sont pas réparées car les administrations demandent de l’argent sans restaurer la nature. La réparation en espèces profite souvent aux individus, tandis que la réparation en nature profite à l’environnement », a-t-il insisté.

Pour y remédier, des travaux sont actuellement en cours avec la ministre de l’Environnement afin de légiférer sur la création de tribunaux spécialisés de l’Environnement en RDC. Cette réforme ambitionne de garantir que tout compromis transactionnel soit transmis au Ministère public pour en assurer une parfaite traçabilité.

L’urgence d’une gouvernance participative

Le regard croisé avec le Cameroun démontre des défis partagés. Selon Patrice Bigombe Logo, enseignant et chercheur principal au projet Forequal à l’Université de Yaoundé II, la décolonisation de la gestion des forêts implique des actions fortes notamment, accélérer l’application de la nouvelle loi portant protection des Peuples Autochtones Pygmées ;  respecter rigoureusement le Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) lors de l’attribution des concessions foncières ; et industrialiser le secteur pour mettre fin à l’exportation massive des bois sous forme de grumes (bois brut).

Ce besoin de réformes structurelles se heurte toutefois à des obstacles majeurs. « Les freins systémiques sont : les contraintes logistiques, la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs, le cumul des fonctions et, surtout, la corruption qui gangrène la gouvernance », s’est inquiété Hassan Ongala, directeur général adjoint du Fonds Forestier National (FFN).

Une jeunesse estudiantine engagée

La conférence s’est clôturée sur une note d’engagement de la part de la jeunesse estudiantine. « J’ai découvert les multiples défis auxquels font face les communautés locales et les peuples autochtones, et le besoin d’apporter ma contribution à la promotion et à la protection de leurs droits fondamentaux », a déclaré Éliane Aridja, étudiante à l’UNIKIN

Lancé en 2020, le projet international Forequal associe cinq institutions universitaires mondiales : l’Université d’Helsinki, l’Université de Göttingen, l’Université de Yaoundé II, l’Académie chinoise de foresterie et l’Université de Kinshasa.

Notons que cette Conférence a connu la participation de plusieurs autres intervenants de qualité tels que les professeurs Mubiala Mutoy, Garry Sakata, Prince Baraka, Guy Kalasi et Christian Tshiamala ; le Fonds Forestier National (FFN) à travers son DG Hassan Ongala; Emmanuel Makengo du Wildlife Conservation Society (WCS) et Emmanuel Kimpuki du Fonds vert au Ministère de Environnement et du Développement Durable.

Par Sarah Mangaza