Environnement : Comment le changement climatique et les inégalités foncières alimentent l’insécurité à l’Est de la RDC

Les changements climatiques ne constituent pas, en soi, les causes directes de l’insécurité. Ils viennent plutôt exacerber les inégalités existantes entre les communautés de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), une région chroniquement menacée par les crises. Cette dynamique délétère résulte de la combinaison de plusieurs facteurs : l’exposition aux risques, la vulnérabilité des populations, l’insécurité globale ainsi que d’autres défis sociaux, économiques et socioculturels.

Ces analyses ont été partagées par Me Marie Bwami, juriste et experte en environnement et droits des femmes basée à Bukavu, lors de son intervention à l’émission « Invité du week-end ». Selon cette spécialiste, la crise climatique agit comme un puissant amplificateur des fragilités qui rongeaient déjà la région bien avant la dégradation environnementale.

« Au départ, ces inégalités existaient déjà et constituaient des facteurs de vulnérabilité ou de faiblesse pour certaines communautés, même si on l’évoquait peu. Aujourd’hui, les ressources deviennent plus rares et ceux qui détiennent le pouvoir en prennent le contrôle. Face à cette rareté et à la diminution des moyens de subsistance, le changement climatique impose une nouvelle donne. Ceux qui ont les moyens continuent de bien vivre, tandis que les plus démunis vont souffrir davantage, se retrouvant relégués au second plan », a révélé Marie Bwami.

L’injustice foncière au cœur des tensions

La gestion des terres est loin d’être égale et équitable. Selon la fondatrice de l’Association Communautaire pour la Conservation de la Biodiversité (ACCB), la question foncière figure parmi les principaux vecteurs d’inégalités dans la région.

« Depuis des années, nous nous sommes éloignés du principe selon lequel tout le monde est égal devant la loi. Il est temps de le dire haut et fort : la loi doit clairement se prononcer, car les personnes vulnérables ne se recrutent pas uniquement parmi les populations autochtones. La propriété foncière est un droit fondamental pour les hommes, les femmes, les jeunes et pour toutes les communautés, d’autant que chacune d’entre elles est vulnérable d’une manière ou d’une autre », a-t-elle affirmé.

Pourtant, le cadre juridique évolue. La Document de Politique Foncière Nationale (DPFN) de la République démocratique du Congo, officiellement validée fin 2021, modernise un cadre légal vieux de plus de 50 ans afin de garantir une gestion des terres inclusive, équitable et durable. Grâce à son article 56 (alinéas 1 à 3), cette politique offre plusieurs opportunités pour promouvoir l’égalité des chances entre les communautés.

C’est pourquoi cette avocate insiste, dans le cadre de son plaidoyer mené avec d’autres organisations, sur la nécessité absolue d’établir un lien direct entre le droit à la terre, le climat et l’insécurité.

« La loi utilise le concept de « groupe vulnérable ». En pratique, on se rend compte que nous sommes potentiellement tous vulnérables, selon le domaine dans lequel on cherche à faire valoir un droit. Parfois, même les gouvernements peuvent se retrouver frappés de vulnérabilité dans un secteur précis. En mettant en lumière cette liaison entre les droits à la terre, le climat et l’insécurité, on comprendra mieux que le changement climatique n’aura pas les mêmes effets négatifs sur toutes les communautés », a-t-elle précisé.

La rareté des ressources renforce la loi du plus fort

La rareté des ressources naturelles et économiques constitue un puissant catalyseur qui intensifie la « loi du plus fort » à l’est de la RDC. Dans cette zone, la faiblesse de l’autorité de l’État laisse un vide sécuritaire et juridique, transformant le contrôle des ressources en un enjeu de survie et de pouvoir absolu.

Selon les militants du mouvement citoyen Filimbi, les groupes armés et les réseaux clandestins se disputent farouchement les sites miniers (coltan, or, étain) pour autofinancer leurs activités et s’enrichir. Faute d’alternatives économiques, ces seigneurs de la guerre imposent également des barrières routières illégales afin de rançonner les commerçants et les agriculteurs.

Du côté des notables du Nord et du Sud-Kivu, le constat est tout aussi alarmant : la pression démographique et la rareté des terres arables incitent les acteurs les plus puissants — militaires, élites locales ou milices à exproprier de force les communautés locales.

Déplacements de population et conflits d’usage

En RDC, le changement climatique, la paix et la sécurité forment un triptyque indissociable. L’insécurité est historiquement à l’origine du déplacement de nombreuses communautés dans l’est du pays. Le climat y est intimement lié, et la vulnérabilité face à l’accès aux ressources naturelles se trouve lourdement aggravée par cette instabilité.

Contraintes de fuir leurs milieux d’origine qui abritaient pourtant une forte concentration de biodiversité, les populations déplacées exercent une pression insoutenable sur les zones d’accueil.

Marie Bwami illustre cette réalité par des exemples concrets : « Prenons le cas d’une rivière : attirées par son abondance en poisson, les populations viennent massivement s’installer sur ses berges. Mais des conflits y surgissent inévitablement, car tout le monde tente d’y pêcher pour subsister. Autre exemple : lorsqu’un territoire est frappé par la guerre, les communautés se déplacent vers les zones où de la terre est disponible. Dès lors, un problème d’accès aux ressources se pose : celles-ci deviennent sursollicitées et se raréfient. Les autochtones déjà établis sur place ne vont pas se laisser dépouiller. C’est ainsi que naissent les conflits liés à la concurrence pour les ressources ».

Vers des solutions durables

Face à cette crise multidimensionnelle, des initiatives locales émergent. L’Association pour la Conservation Communautaire de la Biodiversité (ACCB), dirigée par Me Marie Bwami, est particulièrement active au Sud-Kivu. Elle se focalise sur la gestion durable des ressources, la restauration des paysages et la protection de l’environnement par et pour les communautés locales. L’ACCB œuvre au quotidien pour une gestion participative des forêts et pour la création de moyens de subsistance alternatifs, l’objectif étant de briser définitivement ce cycle de pauvreté et de conflictualité.

Cependant, l’action communautaire ne suffit pas. Pour briser la « loi du plus fort » alimentée par la rareté des ressources à l’est de la RDC, les experts préconisent une approche globale combinant la restauration de l’autorité publique, des réformes économiques profondes et des pressions internationales soutenues.

Albert MUANDA