La situation est embarrassante, murmure un proche de la présidence de la République. Depuis la publication du rapport d’audit de l’Inspection Générale des Finances (IGF), le vendredi 01 avril, les analyses vont dans tous les sens. Ce rapport sur la légalité des allocations et cession des concessions forestières et des droits dus au trésor public par les exploitants forestiers formels, charge sérieusement le gouvernement congolais, sur toute la ligne.
Silence radio
Si à ce stade, aucune réaction officielle n’a encore été faite, des observateurs relèvent cependant l’embarras dans lequel se trouve l’Etat congolais face à ses engagements vis-à-vis de ses partenaires. Mais, surtout les ambitions manifestes du pays de lever le moratoire sur ses forêts.
Le moratoire est une mesure prise depuis 2002 et renouvelée en 2005. Il interdit l’octroi des nouvelles allocations forestières sur l’ensemble du pays. Sa levée devrait en principe résulter de l’accomplissement de trois grandes conditions. Sur les trois conditions, deux l’ont été et une autre pas encore.
72 heures ont suffi pour digérer ce rapport accablant qui pointe du doigt les différents ministres ayant géré les forêts congolaises de 2014 à 2020. Le rapport de l’IGF a relevé surtout les faiblesses administratives qui ont conduit au coulage des recettes de l’Etat. Entre les lignes, l’on peut bien établir des liens étroits de la complicité qui a existé entre les locataires du ministère de l’Environnement et les chevronnés techniciens de l’administration forestière.
Cet audit commandé par le premier ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba a été clôturé depuis le mois de mai 2020. Il a fallu plus d’une année pour que ses résultats soient rendus publics. Pourquoi le gouvernement congolais avait-t-il voulu cacher les résultats de ce rapport, et pourtant la publication de cet audit a été consigné comme l’un des jalons de la nouvelle lettre d’intention (LOI) signée à Glasgow entre le fonds CAFI représenté par le premier ministre britannique Boris Johnson et le président de la RDC, Félix Antoine Tshisekedi ?
Dans les salons diplomatiques, cela n’étonne personne. D’autant plus que la gouvernance calamiteuse de ce secteur n’est jamais passée inaperçue. Un secret de polichinelle pour d’autres qui ont été mis au parfum de ce rapport lors de la réunion du groupe inter bailleurs tenue au mois de février de cette année, avec Eve Bazaiba, vice-premier ministre en charge de l’Environnement.
Selon les indiscrétions, jusqu’en début de cette année, Eve Bazaiba n’avait encore eu officiellement accès à ce rapport dont les résultats étaient restés scellés, et classés dans les tiroirs de l’IGF. Ce n’est qu’en début février qu’elle l’aurait reçu. Par principe de parallélisme de forme et de compétences, la VPM ne pouvait pas non plus publier ce rapport sans en avoir le quitus de son chef hiérarchique, le premier ministre Jean-Michel Sama Lukonde.
Félix Tshisekedi face à ses responsabilités
Maintenant que tout est connu, quelle sera la réaction du président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi vis-à-vis de ces ministres détourneurs ? L’opinion entend voir des sanctions exemplaires. Cet acte devra asseoir la notoriété du chef de l’Etat qui, depuis son arrivée au pouvoir n’a jamais cessé de réclamer de la communauté internationale la révision du prix du carbone, et des investissements consistants dans le secteur des forêts de la RDC, pour inverser la courbe de la pauvreté.
Dans un communiqué, Greenpeace Afrique appelle à nouveau le président Félix Tshisekedi à ordonner une enquête judiciaire sur les responsables du pillage de la forêt congolaise et, le cas échéant, à la levée de leur immunité parlementaire.
Le moment semble s’y apprêter à l’approche des élections générales en RDC ? Le président Félix Tshisekedi sera-t-il en mesure de prendre une décision aussi grave que de livrer en pâture ses partenaires qui doivent lui apporter un électorat dans leurs fiefs ? Rien n’est plus sûr. Car, en politique, on se fait plus d’amis que d’ennemis.
Bien que la publication de ce rapport soit saluée par la Grande Bretagne et l’Union européenne, le CAFI attend de tous ses vœux des signaux forts qui détermineront les décaissements de la cagnotte de 500 millions de dollars consignés dans la deuxième lettre d’intention pour 5 ans.
Lors du conseil des ministres du vendredi 01 avril, le président de la République a fait fi de ce rapport, et pourtant il est le premier à en savoir plus, car l’IGF est sous sa tutelle. Le chef de l’Etat a enjoint à la VPM Eve Bazaiba de collaborer avec les ministères sectoriels. pour produire endéans deux semaines, un rapport exhaustif sur les avancées dans ce secteur.
Certes, la VPM mettra à la disposition du gouvernement les vrais données, chiffres et cartographie sur le programme 1 milliard d’arbres, et non des données fantaisistes.
Quel argumentaire pour la levée du moratoire
A peine arrivée à ce prestigieux ministère élevé au rang de la vice-primature, Eve Bazaiba avait soumis à l’approbation du gouvernement les 10 mesures urgentes pour redresser le secteur. La levée du moratoire sur les forêts congolaises est l’une de ces mesures.
Selon la VPM à l’environnement, « il faut lever le moratoire pour permettre au pays de tirer profit de ses forêts ». Une décision qui a divisé les parties prenantes. Si au sein de la société civile certains acteurs ont soutenu cette décision, d’autres par contre l’ont traité de nocive, au regard de la mauvaise gouvernance forestière qui gangrène ce secteur.
D’aucuns pensent que le rapport de l’IGF vient clore le débat sur la levée du moratoire. Le vrai problème de la mobilisation des recettes dans ce domaine reste la gouvernance cavalière des forêts de la RDC. Avec une cinquantaine des concessions forestières actives, la contribution du secteur forestier au budget de l’Etat reste quasi nulle.
Le secteur formel de l’exploitation du bois d’œuvre en République démocratique du Congo manque de politique, et des appuis substantiels du gouvernement.
Sur plus de 10 millions d’hectares de forêt exploités, les industriels du bois produisent en moyenne chaque année un volume estimé à environ 200 000 m3 de bois. Tandis que le Gabon avec moins de 6 millions d’hectares alloués à l’exploitation forestière a doublé sa production en dix ans, soit près de 4 millions de m3 de bois en 2021.
La concurrence déloyale imposée au secteur formel par les exploitants artisanaux, la corruption, et le coulage des recettes devraient en principe faire l’objet d’une attention particulière du gouvernement congolais, que d’ouvrir davantage ses forêts dont il ne maîtrise absolument pas les rouages de sa rentabilité.
Alfredo prince NTUMBA